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Tortugas en Ventanilla

 
 

Tout a commencé par une phrase anodine. "Ca vous dirait d'aller voir les tortues pondre leurs œufs ?". Tiens, pourquoi pas ? Après tout, nous avons déjà vu les tortues du musée de Mazunte, celles que l'on approche depuis les "lanchas", les barques de pêcheurs. Alors, les voir dans leur élément naturel, oui vraiment, pourquoi pas ? Mais jamais je n'aurais pensé vivre un moment pareil. Jamais. J'avais apprécié la balade pour aller voir les baleines et les dauphins. Mais l'émotion ressentie hier soir est vraiment dix crans au dessus, voire mille.

Rendez-vous à 10 heures du soir avec Galo à Ventanilla. Déjà, première précision, j'adore Ventanilla. L'endroit est particulièrement sauvage et intact. Sa lagune regorge d'oiseaux, d'iguanes et surtout de crocodiles. Mieux, leur communauté fonctionne extraordinairement bien. A l'ancienne, pourrions-nous dire. Ailleurs, les communautés de Mazunte, San Agustinillo ou autres, ont tout de même consenti, avec le temps, à quelques aménagements de modernité. A Ventanilla, on continue de pratiquer un "collectivisme" impressionnant. Par exemple, Galo n'est pas rémunéré pour ce qu'il fait. Hier soir, nous avons donc participé seulement à ses frais : essence pour le quad, et dédommagement. Cet argent, ou celui des pêcheurs, ou de ceux qui font visiter la lagune, va dans un pot commun. Et tout est ensuite redistribué de façon totalement égalitaire entre chacun d'entre eux. Ainsi, tout le monde a un salaire, et il n'y a pas d'envieux puisque tout le monde touche la même chose. Peu, très peu, mais au moins la survie est assurée.

Galo se consacre à aider les tortues depuis maintenant près de douze ans. Selon sa belle-sœur qui nous attendra à la fin de notre périple nocturne, "il ne s'est pas toujours consacré à cela. Avant, il était comme les autres. Nous n'avions pas encore la conscience de l'écologie, du respect de la nature. Les tortues, nous les mangions. Leurs œufs aussi. Il faut dire qu'il n'y avait rien à manger, nous avions faim. Alors, tout le monde le faisait. Mais c'est terrible, parce que tu vois, une tortue, elle pleure quand elle sait que tu vas la tuer." Le frère de Galo renchérit : "Au moment de l'ouragan Paulina, même les biologistes du centre de Mazunte ont permis à la population de manger les œufs de tortue. Il n'y avait plus rien, tout était détruit, les gens avaient faim." Mais ces années noires, plutôt récentes, ont laissé la place à une véritable prise de conscience écologique. Le gouvernement s'est mobilisé auprès des centres, comme à Mazunte, et les visiteurs se pressent, nombreux. Mais à Ventanilla, c'est encore autre chose. La démarche n'est pas initiée par un souhait de faire dans le "tourisme écologique" tant à la mode. C'est presque une initiative isolée et en dehors des subventions et domaines d'appui politiques.
Avant de sillonner la plage de nuit, sur son super quad, Galo faisait tous ces kilomètres à pied. Toutes les nuits. Maintenant qu'il est équipé de sa moto, il ne relâche pas ses efforts pour autant. Il me raconte : "la nuit du 2 mai, c'était incroyable. 21 tortues ont déchargé leurs œufs. De 10 heures du soir à 7 heures du matin, je n'ai pas arrêté."
Il y a ce qu'il concède, avec beaucoup de pudeur, et ce qu'il ne dit pas, et que m'avouera sa belle-sœur tout à l'heure, se balançant depuis son hamac : "tu parles, Galo, il ne dort jamais. Une heure ou deux par là, mais après il repart. Normalement, ils sont deux pour faire ça, mais l'autre il n'y va plus trop. C'est Galo qui y va tout le temps." Et de fait, il faut voir avec quel sérieux, quelle tendresse il va agir tout à l'heure. Mais nous n'en sommes pas encore là.

Pour l'instant, nous grimpons sur le quad et filons sur la sublime plage de Ventanilla en direction de Escobilla. C'est pleine lune, et les rayons viennent lécher les vagues impétueuses du Pacifique. La "Ventanilla" s'abandonne derrière nous (une petite fenêtre naturelle taillée dans la roche et qui a donné son nom à l'endroit). Je me dis que même si nous ne voyons pas de tortues ce soir, ce ne sera pas très grave. En soi, la ballade vaut déjà largement le coup. Nous arrivons bientôt à l'endroit où l'hydravion des narco-trafiquants s'est échoué. Première vision incroyable. Puis nous continuons et longeons la lagune de San Isidro. Je me dis qu'à ce rythme-là, nous verrons bientôt les lumières d'Acapulco ou Puerto Escondido. Ca fait marrer Galo. On roule encore, mais rien, rien du tout. Au bout d'un long moment (nos fessiers brûlent sur le quad), Galo décide de faire demi-tour. Nous n'avons pas fait 500 mètres que nous voyons une énorme tortue sortir de l'eau et s'avancer sur la plage. Galo éteint le moteur et nous dit d'attendre ici, en retrait, pour ne pas l'effrayer et qu'elle ne retourne pas à la mer. Déjà, là, à cet instant, je suis émue. Et je ne sais encore rien de ce qui va suivre.

Au bout d'un moment, alors que la tortue ne bouge plus, Galo s'empare d'une poche en plastique et nous le suivons. Parvenus à la tortue, nous nous agenouillons derrière elle et Galo place le sable de manière à ce que les pattes arrière de la femelle se calent confortablement. Ses gestes sont d'une extraordinaire tendresse. Il m'explique qu'il faut attendre qu'elle ait bougé le sable de son "aleta" pour ensuite le lui aménager, nous. Ne pas la déranger. Lui faciliter les choses. La tortue souffle et soupire. Je la trouve énorme. Au bout d'un moment, elle se calme. Le temps s'est arrêté. Galo creuse le sable pour accéder à la cavité sous la tortue, et y glisser le bras sans jamais la gêner. Au bout d'un moment, je le vois jeter un peu de sable dans la cavité, comme il saupoudrerait un plat de sel. Il m'explique que c'est pour les œufs. Il commence à les sortir et me demande de les compter et de les mettre dans la poche plastique. Je me sens investie d'une incroyable mission. Je suis, à cet instant, l'humain le plus important du monde. C'est incroyable comme sensation, et comme émotion. Galo dit qu'une tortue fait de 50 à 150 œufs. Et cela tous les trois mois. Il m'explique aussi que c'est cette gestation quasi-permanente qui rend la tortue si prisée par ses chasseurs. En attendant, notre "mémére" se met au travail. Je compte consciencieusement, manipule les œufs avec douceur. 10… 20…30…. Encore, encore… Finalement, elle s'arrête précisément à 100 œufs. Plus précis, tu meurs ! Nous caressons sa carapace (il paraît que ça porte chance) et la laissons se reposer avant qu'elle ne reparte à la mer. Ici, il n'y a vraiment personne, nous sommes loin de tout. Elle ne risque rien. Nous repartons avec Galo. Sans un mot. L'émotion est là, palpable. Nous revenons vers Ventanilla et Galo, à passer à côté de la lagune de San Isidro nous explique que les feux, ça et là, ce sont des pêcheurs. Ils sont dangereux, parce que, eux, s'ils trouvent une tortue, ils n'hésitent pas à la tuer. La chair reste prisée. A peine finit-il de dire ça qu'il fait prendre un virage au quad et s'arrête brusquement. Nous n'avions rien vu, mais lui, habitué, il a repéré les traces d'une autre tortue. Effectivement, elle est là, et nous recommençons l'opération précédente. 86 œufs pour elle. Mais elle est loin de la mer, et les pêcheurs sont tout proches. Dès qu'elle a terminé, Galo la charge sur ses épaules, la pauvre bête bat des pattes. Il la raccompagne à la mer et la remet à l'eau. Il ne veut prendre aucun risque. Nous disons au-revoir à la tortue, toujours aussi émus.

Je lui demande ce qui va se passer maintenant. Il m'explique qu'il a "une couveuse" et va mettre les œufs dans le sable pendant 45 jours. Arrivés à terme, les bébés tortues seront relâchés à la mer. De fait, quand nous rentrons, Galo s'arrête à un enclos grillagé et ceint d'un cadenas ("Si je ne mets pas de cadenas, les hommes viennent et volent les œufs, ils en raffolent. Les hommes sont plus dangereux que les chiens."). Là, des dizaines de petits bâtons de bois sont alignés. Galo nous conduit d'emblée à l'endroit adéquat. Il creuse un trou, "de la même profondeur et nature que celui des tortues", met de l'eau au fond, vite absorbée, place les œufs, recouvre le tout, et place un bâton de bois dessus, tout en écrivant le nombre d'œufs de chaque tortue dans le sable. Il m'explique que demain, il fabriquera une étiquette qu'il accrochera au bout de bois, avec écrit dessus la date, l'espèce de la tortue, et le nombre d'œufs. Il est 1 heure du matin. Nous lui donnons un peu d'argent et allons boire un verre chez son frangin, sur la plage. Nous avons besoin, envie de prolonger la magie du moment. D'ici quelques jours, assurément, nous viendrons assister à une libération de bébés tortues sur la plage. Et en juillet, nous irons à Escobilla, où 90.000 tortues envahissent les plages (quelque chose de fabuleux, voir les photos jointes).
Je me dis, en allant me coucher, que si d'autres Galo existent de par le monde, nous ne sommes pas totalement fichus en tant qu'humains…

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