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Frida Kahlo: Beaucoup d’art et quelques mensonges.
Gallery

México – Quartier de Coyoacán. Une maison bleue trône, presque insolente, à l’angle de la rue Allende. Les visiteurs se pressent. Qui viennent-ils voir ? Frida Kahlo bien entendu. Tous croient la connaître parfaitement. Expositions, film, livres, tout semble disséqué de son existence : de son père photographe à son accident de tramway entre Mexico et Coyoacán, en passant par son histoire avec le muraliste Diego Rivera, ou sa liaison avec Trotski.

Le Mexique ne s’y est pas trompé, et partout pullule un impressionnant « merchandising fridien ». Sacs estampillés, tee-shirts, stylos, personnages en papier mâché, tenues « tehuanas » exhibées sur des mannequins à l’effigie de Frida, l’artiste est partout.
Certains tour-opérateurs organisent même des séjours « Frida et Diego ». C’est davantage qu’un banal engouement artistique et Frida est l’ambassadrice d’un Mexique haut en couleurs où la femme fascine autant que l’artiste.
Et pourtant… Ne s’est-on pas trompés depuis le début, en se laissant bercer par un mythe créé par la peintre elle-même ? Que cachent vraiment les couleurs vives et les apparences naïves des toiles de l’artiste ?

Analyse d’un mensonge originel :

Gracianne Kahlo

Tôt, Frida va mentir. Elle indique être née en 1910, année de déclenchement de la Révolution mexicaine, et se crée un personnage de toutes pièces. Or, elle vient au monde le 6 juillet 1907. Coquetterie féminine ? Pas seulement. Baptisée Magdalena Carmen Frieda Kahlo, elle supprime le « e » de Frieda dans les années trente. Depuis bien avant, elle s’est auto-amputée de ses deux premiers prénoms, fait curieux quand elle privilégie par ailleurs ses origines mexicaines. Or, en choisissant Frida, elle se rapproche de son père, un juif hongrois dont les parents avaient une bijouterie à Baden-Baden. Des détails entretenus dans une âpre vigilance.
Partout, on clamera que Frida a été atteinte d’une poliomyélite, enfant. Elle ne démentira jamais. C’est pourtant faux, rapports médicaux de l’époque à l’appui. En revanche, à l’âge de huit ans, elle se cogne effectivement contre une souche d’arbre et se blesse au pied. Rien de plus. Le mythe est encore bousculé. Mais l’apitoiement se mue en interrogation, à considérer que c’est à partir de là que le père, Guillermo Kahlo, prend une grande importance dans la vie de sa fille, la choyant. Le soir, après l’école, « Fridita » comme il l’appelle, l’accompagne dans ses périples de photographe professionnel. Il lui apprend les livres, mais aussi l’histoire du peuple juif. Jolie complicité filiale, mais est-ce tout ?
Dans l’un de ses journaux intimes, Frida écrit : « Je devais avoir six ans (comme elle ment sur son âge, elle en a en fait neuf), lorsque je vécus intensément une amitié avec une petite fille à peu près de mon âge. Sur la verrière de la pièce qui était alors ma chambre […] je faisais de la buée […] Par cette porte, je m’échappais en rêve […], j’entrais et descendais intempestivement à l’intérieur de la terre, où mon amie imaginaire m’attendait toujours ».
Un exemple parmi tant d’autres, car à plusieurs reprises, Frida évoquera cette amie imaginaire. Même sa sœur Cristina y fera allusion. Sur ce phénomène, nombreux sont les analystes à s’interroger. Car la persistance d’un « autre soi », le dédoublement de personnalité, sont souvent attribués à un épisode traumatisant de l’enfance, et même à un abus sexuel. De là, peut venir toute l’explication du tableau singulier « Les deux Frida », exposé à Coyoacán.
De là-aussi, peut s'éclairer la photo familiale prise par Guillermo Kahlo en 1926, où Frida apparaît, les cheveux coupés court, gominés en arrière, vêtue d’un costume masculin, dans un parfait déni de féminité.
Dans le même registre, son éveil précoce à la sexualité peut laisser perplexe, ressemblant à un vague oubli de l’enfance.
Ainsi, même avant le fatal accident de tramway, et contrairement à ce qu’elle a longtemps tenté de faire croire, l’enfance de Frida n’est donc pas un havre de paix et de joie innocente, où le père serait simplement attentif et aimant.

L’art justifiant souvent la vie ou vice-versa, une immersion dans les toiles de la peintre, permet de d’affiner l’argumentation. Helga Prignitz-Poda, auteur du livre « Frida Kahlo » chez Gallimard, décortique le tableau de 1928 « Fillette au canard ». A priori une toile simpliste et dépouillée. Une gamine est assise sur une chaise, tenant en ses bras un canard. Il s’agit de Frida enfant, apprend-on. Or, Helga Prignitz-Poda décrypte le fait que « pato », en espagnol, signifie canard, mais aussi que « pato de pata » désigne le ginkgo, célébré par Goethe dans l’un de ses textes. Une balade dans les vers du philosophe révèle l’étrange ambivalence dissimulée : « …Est-ce un être, une unique vie, se divisant pour sembler deux ? Ou bien deux, l’une à l’autre unie pour n’en former qu’une à nos yeux ? En méditant sur ce problème, j’ai trouvé son vrai sens, je crois : ne sens-tu pas qu’en mon poème, je suis un et double à la fois ? ». Typique du message presque subliminal dont sont jalonnées les toiles de l’artiste mexicaine. Et Frida aura beau se justifier en jurant qu’enfant, on la traitait de « pattes de canard », cela ressemble fort à une pirouette, destinée à brouiller les pistes.
De fait, toutes les ambiguïtés de Frida se révèlent dans ses toiles. Les symboles, les métaphores sont soigneusement éparpillés. Mais comme si elle s’inquiétait d’être un jour découverte, elle va, au fil du temps, perfectionner ses techniques de dissimulation par une peinture de plus en plus polymorphe.

L’originalité vestimentaire : une autre mystification
Colorée, exotique, féminine à outrance, la tenue tehuana arborée par Frida en toutes circonstances, dès son mariage avec Diego Rivera, contribuera à entretenir son mythe. Elle se pare ainsi de jupes, de hauts colorés, de huaraches, les sandales des Indios, et de bijoux. Simple façon d’exporter le folklore mexicain, de choquer ? Pas seulement. Un petit saut à Tehuantepec, ville d’origine de la tehuana donne un autre éclairage sur cette lubie. D’ailleurs, c’est là que Frida conduira son ami André Breton dans un voyage aux allures de pèlerinage. Ici, à plus de mille kilomètres de Mexico, tout s’explique. Car en plein pays machiste, les femmes de la région de Tehuantepec ont développé une société matriarcale. Vêtues de la tehuana, un châle de couleur vive sur les épaules, elles sont les gardiennes de la culture et des traditions locales. En décembre de chaque année, elles défilent dans la cité, revêtues de huipiles brodés, et arborent leurs parures d’or et d’argent. Mieux, régulièrement elles procèdent à la tirada de frutas, et lancent des fruits sur les hommes et les enfants. Remise en question de la toute-puissance masculine, rien de surprenant dès lors à ce que Frida ait adopté leur tenue.
Evidemment, la tehuana est aussi dans les toiles. Dans « Ma robe est suspendue là-bas », en 1933, la tenue est centrale dans une scène de ville et d’immeubles new-yorkais, mais elle se balance dans le vide, sur un cintre. Un vêtement pour le coup désincarné, et presque incongru dans le décor citadin. De là à penser que Frida s’est sentie vulnérable, et comme nue dans Gringolandia, comme elle disait, il n’y a pas loin. La tehuana est aussi présente dans le tableau évoqué plus avant, « Les deux Frida », mais curieusement ce n’est pas la « vraie » Frida qui le porte, mais son double.

De la même façon, plusieurs éléments d’apparence saugrenue hantent les toiles de Frida Kahlo. Les embrases des rideaux semblent des liens, et cassent une certaine verticalité, tandis qu’avions et voiliers peuvent révéler son souhait d’évasion. Curieux encore, puisqu’en apparence – et malgré les infidélités du muraliste – la relation avec Diego semble combler ses attentes intimes. Ainsi, sur les voiliers notamment, « velar » en espagnol, signifie à la fois faire de la voile, et jeter un voile sur… Autant dire passer à autre chose. Dans le même registre, les feuilles dans les tableaux de Frida sont rarement raccrochées à une branche, et parfois même positionnées à l’envers. Helga Prignitz-Poda assure « qu’avec cette feuille retournée, il existe donc toujours une seconde acception derrière la première qui est apparemment évidente » : tourner la feuille comme on tourne la page.
Les masques également font partie intégrante de sa peinture. L’illustration en est donnée dans la toile « La fillette au masque en forme de crâne », et le message semble évident, dans ce qu’il nous dit de l’enfance traumatisée, brisée. Une fois de plus, les profanes n’y verront qu’un tableau naïf, simple représentation d’une enfant à la fête. Le folklore mexicain, dans sa relation festive à la mort, sert de  prétexte à la peintre, qui en profite pour cacher ses douleurs derrière de faux paravents.

Le journal intime : enfin la vérité ?
Difficile aujourd’hui en Europe, parmi la profusion de biographies, de se procurer toutefois le journal intime de Frida Kahlo autrement qu’en anglais. En revanche, dès le pied posé sur le sol mexicain, « El diario de Frida Kahlo, un intimo autoretrato » est disponible partout, même au Palais des Beaux-Arts où pas une toile de Frida n’est pourtant exposée.
Dès l’introduction, il indique que, pour la première fois, est publié en totalité et fac-similé le journal illustré de la peintre, sur les dix dernières années de sa vie. Soit ! Et Carlos Fuentes d’assurer dans son introduction « qu’il se ressent comme une espèce de voyeur » à l’idée de pénétrer un document qui ne fut absolument pas écrit en vue d’être publié. Vraiment ? Frida disposait de suffisamment de notoriété dans les dix dernières années de son existence, pour présumer que ses mots seraient un jour exploités. Comment, dès lors, y espérer une parfaite sincérité ? Si l’écriture soignée corrobore nos doutes, le revirement significatif dans la pensée politique laisse rêveur.
Enfin, la vérité vient peut-être de certains dessins, où Frida se scinde une fois de plus en deux, mais avec Néfertiti comme double. Un petit mensonge et puis s’en va, Frida jure simplement considérer la reine égyptienne comme « une femme libérée et une intelligente collaboratrice de son mari », mais peut-être y devinait-elle celle dont la trace laissée avait été plus importante que celle de son mari Akhenaton. Et sur ce point, le parallèle existe vraiment. Car même si le Mexique encense plus que jamais Diego Rivera, en Europe trop souvent il demeure seulement le mari de la grande Frida Kahlo.

Une militante engagée ?
Cette fois-ci, on la tient ! Car militante communiste, Frida Kahlo l’était, assurément. Comment expliquer sinon son adhésion au PCM (Parti Communiste Mexicain) en 1928 ? Et sa relation avec Trotski, abrité sous son toit dans la Maison bleue ? Comment remettre en question le trucage de sa date de naissance, pour être certaine d’être considérée comme la « fille de la révolution » du fait d’être née pendant que Zapata et Pancho Villa organisaient l’une des plus légendaires révoltes qui soit ? Que dire de ce 2 juillet 1954, soit onze jours avant sa mort où, sur un fauteuil roulant, elle se rend à une dernière manifestation communiste ? À visiter la demeure de Coyoacán, la preuve absolue est donnée. Sur son lit, celui même où elle s’éteindra, trônent insolentes les photos de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Tsé Toung, laissées intactes. Et dans le journal évoqué plus avant, les témoignages militants s’intercalent toutes les deux pages. À ses deux passions, Frida témoigne son attachement : « Viva Marx, Viva Diego ». N’est-ce point là le signe d’un engagement véritable, d’un don total à la cause embrassée ?
Las, mille fois hélas, il faudrait se contenter de ces incertitudes sans les replacer dans la vie de Frida. Car, à comparer ses actes et le calendrier de sa vie, le doute le plus extrême saisit l’observateur.
Ainsi, et en reprenant les faits dans une certaine chronologie, la vérité apparaît, beaucoup moins romanesque soudain. Sur sa naissance, et comme dit plus avant, elle était née en 1907 et non en 1910, comme elle le prétendait. Fi donc de la fille de la Révolution !
Sur l’adhésion au PCM, curieux de constater qu’elle survient en 1928, soit quelques mois après sa rencontre avec… Diego Rivera. Même si tous jurent que Frida s’investit dans l’émancipation de la femme dans la société mexicaine certes réputée pour son machisme, cela ne ressemble guère à un engagement politique mais plutôt « social » et féministe.
Quant à Trotski, la vérité étant l’antithèse de la légende, soyons brefs : on la sait précipitée dans ses bras par le désir de se venger de Diego qui vient de coucher avec Cristina, sa sœur. En outre, dire que la relation est éphémère est un doux euphémisme. Entre un homme qui craint pour sa vie, et une femme harassée de souffrance, le désespoir semble leur unique lien, passeport pour une nuit d’oubli. Or, Frida n’aura été trotskiste que le temps de sa relation avec Léon. Aussitôt après, jure-t-on, elle revient au stalinisme. Au point d’ailleurs d’être brièvement arrêtée lors de l’assassinat de Trotski justement. Mais là, l’explication ne doit pas se chercher bien loin. Toujours auprès du perpétuel Diego Rivera. N’est-ce point lui qui a clamé si fort – au point d’être suspecté - pour se faire à nouveau apprécier des Communistes qu’il avait fait venir Trotski au Mexique uniquement pour le faire assassiner ? Et ce que dit Diego, Frida le pense.
Enfin, sur le journal de Frida et ses allusions à Marx, Engels, Lénine, Staline ou Mao, avec les vénérations associées, on peut aussi s’interroger. Ses allégeances sont datées de l’année 1953. Un petit retour biographique rappelle que c’est l’année de son amputation de la jambe droite jusqu’au genou. Harassée de douleur, elle consomme de plus en plus de drogues, et boit une bouteille de cognac par jour. Soumise à une étrange ivresse, elle change juste de Dieux, et qu’importent alors les incohérences de sa religion.

En fait d’engagement militant extrême, Frida Kahlo aura surtout travaillé à l’édification de sa propre légende. Une fois de plus. Et le seul acte révolutionnaire qu’elle ait vraiment réalisé, aura été dans le fait de concilier son art et sa vie, aspect effectivement bien audacieux pour l’époque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     


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